7-8 décembre 1952 : Le soulèvement des Casablancais contre l’assassinat de Ferhat Hached
Les 7 et 8 décembre 1952 marquent une date charnière dans l’histoire des mouvements de libération au Maghreb. Ces journées, parfois oubliées dans les livres d’histoire conventionnels, constituent pourtant un tournant décisif dans les luttes anticoloniales et la solidarité entre les peuples marocain et tunisien. Cet événement a profondément transformé le visage de Casablanca, ville qui allait devenir quelques années plus tard le poumon économique du Maroc indépendant.
Ferhat Hached : figure emblématique du syndicalisme tunisien
Avant d’aborder les événements casablancais, il convient de comprendre qui était Ferhat Hached. Né en 1914 à El Abassia (Tunisie), cet homme d’origine modeste s’est imposé comme l’une des figures les plus influentes du mouvement syndical et indépendantiste tunisien.
En 1946, Hached fonde l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), première organisation syndicale authentiquement tunisienne, après avoir rompu avec la CGT française qu’il jugeait trop alignée sur les intérêts coloniaux. Sous sa direction, l’UGTT devient rapidement bien plus qu’un simple syndicat : un véritable contre-pouvoir face à l’administration coloniale française.
Son engagement pour l’indépendance de la Tunisie et sa défense des droits des travailleurs lui valent une reconnaissance internationale, notamment auprès de la Confédération internationale des syndicats libres, dont l’UGTT devient membre en 1951.
L’assassinat qui a bouleversé le Maghreb
Le 5 décembre 1952, Ferhat Hached est assassiné sur la route de La Marsa, près de Tunis. Son véhicule est pris en embuscade par un commando de la Main Rouge, organisation terroriste clandestine défendant les intérêts des colons français. Son corps, criblé de balles, est retrouvé dans un fossé.
Cet assassinat provoque une onde de choc qui dépasse largement les frontières tunisiennes. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans tout le Maghreb, atteignant rapidement le Maroc où le mouvement nationaliste est également en pleine effervescence.
Casablanca 1952 : contexte d’une ville en ébullition
Pour comprendre l’ampleur de la réaction casablancaise à l’assassinat de Hached, il faut replacer ces événements dans leur contexte. En 1952, Casablanca est déjà la plus grande ville du Maroc et son centre économique principal.
La ville connaît alors :
- Une urbanisation accélérée avec l’exode rural
- L’émergence d’une classe ouvrière marocaine consciente de ses droits
- Un développement des bidonvilles où s’entassent les travailleurs
- Une forte implantation du mouvement nationaliste marocain
- Des liens étroits entre les syndicats marocains naissants et l’UGTT tunisienne
La ville est particulièrement sensible aux idées d’émancipation nationale. L’Istiqlal, principal parti nationaliste, y est bien implanté, tout comme les premiers syndicats marocains qui s’inspirent directement du modèle de l’UGTT de Ferhat Hached.
Les quartiers historiques au cœur de la contestation
Les manifestations se concentrent principalement dans les quartiers populaires de la médina de Casablanca et des bidonvilles environnants. Ces zones, densément peuplées, constituent le cœur battant du mouvement nationaliste et syndical marocain. C’est notamment dans le quartier des Carrières centrales (aujourd’hui Hay Mohammadi) que l’agitation est la plus forte.
Ces quartiers, qui aujourd’hui font l’objet de programmes de réhabilitation urbaine, conservent encore dans leur mémoire collective le souvenir de ces journées historiques. En parcourant ces rues, on peut parfois rencontrer des témoins directs ou leurs descendants qui perpétuent ce patrimoine mémoriel.
Les 7 et 8 décembre 1952 : chronologie d’un soulèvement populaire
Selon les récits de l’historien Julien Charles-André et du philosophe marocain Mohamed Abed El-Jabri, voici comment se sont déroulés ces événements marquants :
7 décembre : l’étincelle
Dès l’annonce de l’assassinat de Ferhat Hached le 6 décembre au soir, les leaders nationalistes et syndicalistes marocains décident d’organiser une manifestation de solidarité avec le peuple tunisien. Le dimanche 7 décembre au matin, des milliers de tracts circulent dans les quartiers populaires de Casablanca appelant à un rassemblement.
Vers midi, une foule considérable commence à se former dans l’ancienne médina. Les manifestants brandissent des portraits de Hached et des drapeaux tunisiens et marocains. Les slogans scandés condamnent le colonialisme français et réclament l’indépendance des pays du Maghreb.
La réponse des autorités coloniales ne se fait pas attendre. Les forces de l’ordre tentent de disperser les manifestants, d’abord à l’aide de gaz lacrymogènes, puis en ouvrant le feu. Les premiers affrontements font plusieurs victimes.
8 décembre : l’embrasement
Le lendemain, loin de calmer la situation, la répression attise la colère populaire. Le mouvement prend de l’ampleur et s’étend à d’autres quartiers de la ville. Des grèves éclatent dans les usines et sur le port. Les commerces ferment leurs portes en signe de deuil et de protestation.
Les affrontements avec les forces de l’ordre s’intensifient. Le général Augustin Guillaume, alors Résident général de France au Maroc, décrète l’état d’urgence à Casablanca et fait déployer l’armée dans les rues de la ville.
Le bilan est lourd : selon les estimations les plus conservatrices, les deux journées font plusieurs dizaines de morts et des centaines de blessés parmi les manifestants. Des centaines de personnes sont arrêtées et emprisonnées.
Impact et héritage des événements de décembre 1952
Ces journées sanglantes ont eu des répercussions profondes et durables :
Sur le plan national
Les soulèvements de Casablanca marquent une nouvelle étape dans la lutte pour l’indépendance marocaine. Ils contribuent à radicaliser le mouvement nationaliste et à renforcer sa base populaire. Les événements démontrent également la capacité de mobilisation des masses urbaines et l’émergence d’une conscience politique parmi les classes ouvrières.
L’historien El-Jabri souligne que ces journées ont joué un rôle crucial dans l’unification des différentes composantes du mouvement national marocain. Elles ont également accéléré la prise de conscience internationale de la question marocaine.
Sur le plan international
Le soulèvement casablancais témoigne de la solidarité maghrébine face au colonialisme. Il illustre les liens profonds qui unissent les mouvements d’émancipation nationale en Tunisie et au Maroc.
Les événements de décembre 1952 sont largement relayés par la presse internationale et contribuent à sensibiliser l’opinion mondiale sur la question coloniale au Maghreb. Des manifestations de soutien sont organisées dans plusieurs pays, notamment en Égypte et en Syrie.
Sur l’évolution urbaine de Casablanca
Ces événements ont également marqué durablement la physionomie et l’âme de Casablanca. Les quartiers qui ont été le théâtre des affrontements conservent une place particulière dans la mémoire collective de la ville.
Après l’indépendance, plusieurs rues et places de Casablanca seront rebaptisées en hommage aux victimes de ces journées. Un mémorial sera plus tard érigé pour commémorer ces événements et leurs martyrs.
Commémoration et mémoire collective
Aujourd’hui, la mémoire de ces événements perdure à travers différentes formes de commémoration :
Chaque année, le 7 décembre, des cérémonies officielles sont organisées pour honorer la mémoire des victimes. Des associations de préservation de la mémoire historique organisent des colloques et des expositions sur cette période.
Dans le paysage urbain casablancais, certains lieux portent encore les traces de ces événements. Des plaques commémoratives rappellent les endroits où se sont déroulés les principaux affrontements.
Les témoignages des survivants et de leurs descendants constituent un patrimoine oral précieux, transmis de génération en génération, permettant de maintenir vivante la mémoire de ces journées historiques.
Un héritage architectural à préserver
Les quartiers qui ont été le théâtre des événements de 1952 sont aujourd’hui au cœur d’enjeux de préservation patrimoniale. L’ancienne médina et le quartier des Carrières centrales, riches de cette histoire, font l’objet d’attention particulière dans les projets de rénovation urbaine.
La conservation de ce patrimoine historique représente un défi important pour Casablanca, ville en constante mutation. Certains bâtiments emblématiques de cette période sont menacés par la spéculation immobilière et l’expansion urbaine.
Il est essentiel que les efforts de modernisation urbaine prennent en compte cette dimension mémorielle, afin que les générations futures puissent encore percevoir les échos de ces journées qui ont contribué à façonner l’identité de Casablanca et du Maroc contemporain.
Ces événements nous rappellent que l’histoire d’une ville ne se lit pas uniquement dans ses monuments mais aussi dans les luttes et les aspirations de ses habitants. Ils témoignent de la contribution décisive de Casablanca à l’histoire nationale du Maroc et à son combat pour l’indépendance.


