Histoire : Lorsque les Qarmates s’emparèrent de la Ka’ba et de sa pierre noire
L’histoire islamique regorge d’événements qui ont profondément marqué la spiritualité et le patrimoine musulman. Parmi ces épisodes marquants, le raid des Qarmates sur la Ka’ba en l’an 930 constitue l’un des actes les plus choquants et sacrilèges jamais perpétrés contre le lieu le plus sacré de l’Islam.
Qui étaient les Qarmates ? Une secte dissidente aux ambitions révolutionnaires
Mouvement issu d’une branche extrémiste du chiisme ismaélien, les Qarmates (903-1077) formaient une communauté politico-religieuse qui s’est développée principalement dans l’est de l’Arabie, dans la région de Bahreïn. Leur nom dérive de leur fondateur, Hamdan Qarmat.
Ce groupe, connu pour ses positions radicales, s’opposait farouchement au califat abbasside qu’il considérait comme illégitime. Ils avaient initialement des liens avec les Fatimides, avant de s’en distancer pour former leur propre courant dissident aux pratiques et croyances controversées :
- Rejet de nombreux préceptes fondamentaux de l’Islam
- Interprétation ésotérique et symbolique du Coran
- Organisation sociale basée sur un modèle égalitaire et communautaire
- Opposition violente à l’ordre établi et aux autorités religieuses traditionnelles
Une puissance militaire redoutée dans la région
Au début du 10e siècle, les Qarmates étaient devenus une force militaire considérable dans la péninsule arabique. Leur organisation efficace et leur détermination idéologique en faisaient des adversaires redoutables. Leurs raids contre les caravanes de pèlerins se rendant à La Mecque étaient déjà tristement célèbres avant même leur attaque contre la Ka’ba.
L’assaut de 930 : chronique d’un sacrilège sans précédent
Le 8 janvier 930 (correspondant au jour de l’Aïd al-Adha dans le calendrier islamique), sous la direction d’Abu Tahir al-Jannabi, les troupes qarmates lancèrent leur offensive contre La Mecque. Le timing n’était pas anodin – ils choisirent délibérément le moment où des milliers de pèlerins étaient rassemblés pour le hajj.
Une attaque d’une brutalité extrême
Les chroniques historiques rapportent des scènes de violence inouïe :
- Massacre de milliers de pèlerins innocents dans l’enceinte sacrée
- Profanation du puits de Zamzam en y jetant des cadavres
- Pillage systématique des trésors et offrandes de la Ka’ba
- Destruction partielle de structures sacrées autour du sanctuaire
Les Qarmates, dans leur logique de rupture totale avec l’Islam traditionnel, n’hésitèrent pas à commettre des actes considérés comme impensables par les musulmans. Cette attaque reste gravée comme l’une des pages les plus sombres de l’histoire de La Mecque.
Le vol de la Pierre Noire : 22 ans d’absence du cœur spirituel de l’Islam
L’acte le plus symboliquement violent de ce raid fut sans conteste l’arrachement et le vol de la Pierre Noire (al-Hajar al-Aswad). Cette relique vénérée, enchâssée dans l’angle sud-est de la Ka’ba, représente un élément central du pèlerinage musulman depuis les débuts de l’Islam.
Les motivations derrière ce geste sacrilège
En s’emparant de la Pierre Noire, les Qarmates poursuivaient plusieurs objectifs :
- Affirmer leur rejet radical des pratiques traditionnelles de l’Islam
- Porter un coup psychologique dévastateur au monde musulman
- Démontrer l’impuissance des Abbassides à protéger les lieux saints
- Asseoir leur légitimité en détenant un symbole aussi puissant
Abu Tahir al-Jannabi, le chef qarmate, aurait déclaré avec arrogance lors de l’enlèvement de la Pierre : “Nous prenons et rendons, et nous rendrons quand bon nous semblera.” Ce geste représentait une attaque directe contre l’ordre cosmique tel que perçu par les musulmans de l’époque.
Les conséquences sur le monde musulman
Le choc fut immense à travers tout le monde islamique. Les pèlerinages continuèrent mais dans une atmosphère de deuil et d’incomplétude. Pendant vingt-deux longues années, les pèlerins durent effectuer les rituels autour d’une Ka’ba privée de son joyau le plus précieux.
Le retour de la Pierre Noire : négociations et rançon
Après deux décennies de captivité, la Pierre Noire fut finalement restituée en 952 – non par conviction religieuse retrouvée, mais suite à une série de négociations politiques complexes avec les Fatimides qui avaient entretemps établi leur califat en Égypte.
Les conditions de la restitution
Les détails historiques varient selon les sources, mais la majorité s’accorde sur le fait qu’une rançon substantielle fut payée pour obtenir le retour de la relique. Certains historiens évoquent la somme de 50 000 dinars d’or versés par les Fatimides aux Qarmates.
Lors de sa restitution, la Pierre Noire n’était plus intacte – elle avait été brisée en plusieurs fragments qui durent être rassemblés et fixés dans un cadre d’argent pour être replacés dans le mur de la Ka’ba. Cette fracture physique reste visible jusqu’à nos jours, témoignage matériel de cet épisode traumatique.
L’héritage historique du raid qarmate
L’attaque de 930 et ses conséquences ont laissé une empreinte indélébile dans la mémoire collective musulmane et dans l’histoire de l’Arabie. Cet événement a influencé de nombreuses décisions ultérieures concernant la protection des lieux saints.
Renforcement des mesures de protection de La Mecque
Suite à cette tragédie, les autorités musulmanes successives mirent en place des dispositifs militaires plus rigoureux pour protéger les sites sacrés. La sécurité du pèlerinage devint une préoccupation majeure et un devoir sacré pour tout souverain musulman souhaitant affirmer sa légitimité.
Impact sur la théologie et l’historiographie islamiques
Le raid qarmate a également inspiré de nombreux débats théologiques sur la signification de tels sacrilèges dans l’histoire islamique. Les érudits musulmans ont longuement médité sur cet événement, tentant d’en extraire des enseignements sur la résilience de la foi face aux épreuves les plus sévères.
Dans l’historiographie musulmane, les Qarmates sont généralement dépeints comme des hérétiques extrêmes, et leur raid sur La Mecque est présenté comme l’exemple parfait de la fitna (discorde/chaos) que peuvent engendrer les divisions sectaires.
Conclusion : une page sombre qui a renforcé la résilience
L’épisode des Qarmates s’emparant de la Ka’ba et de sa Pierre Noire représente l’une des plus graves crises qu’ait connues l’Islam dans son histoire. Pourtant, cette épreuve démontra également la résilience remarquable de cette religion et de ses institutions face à un traumatisme d’une telle ampleur.
Près de onze siècles plus tard, ce chapitre douloureux continue de rappeler comment les lieux saints, malgré leur vulnérabilité physique, possèdent une force symbolique capable de survivre aux pires assauts. La Ka’ba, temporairement défigurée mais jamais véritablement vaincue, demeure aujourd’hui comme hier le point focal de la dévotion de plus d’un milliard de musulmans à travers le monde.
Les traces de cette histoire tumultueuse sont toujours visibles pour qui sait les observer – dans les fragments ressoudés de la Pierre Noire et dans les récits qui continuent d’être transmis de génération en génération, témoins silencieux de la permanence du sacré face aux tourments de l’histoire humaine.


