Le film américain «Morocco» : une histoire d’amour sur fond de guerre du Rif
Le cinéma hollywoodien des années 1930 a offert au monde des œuvres remarquables qui, au-delà de leur valeur artistique, constituent aujourd’hui de véritables témoignages historiques. Parmi ces joyaux figure «Morocco», l’un des tout premiers films américains à mettre en scène le Maroc comme toile de fond d’une histoire romanesque, alors que le pays traversait l’une des périodes les plus tumultueuses de son histoire moderne.
Un chef-d’œuvre du cinéma classique américain
Réalisé en 1930 par le légendaire Josef von Sternberg, «Morocco» s’est rapidement imposé comme une œuvre marquante du cinéma hollywoodien. Ce film en noir et blanc, qui a reçu quatre nominations aux Oscars, représente un tournant dans la carrière de ses acteurs principaux et dans la perception occidentale du Maroc.
L’œuvre met en scène un trio d’acteurs exceptionnels :
- Marlene Dietrich, dans le rôle d’Amy Jolly, une chanteuse de cabaret au passé mystérieux
- Gary Cooper, incarnant le légionnaire Tom Brown
- Adolphe Menjou, dans le rôle du riche La Bessière
Pour Dietrich, ce film constitue sa première apparition majeure à Hollywood et lance véritablement sa carrière américaine après ses débuts en Allemagne. Sa prestation lui vaudra d’ailleurs une nomination aux Oscars pour la meilleure actrice.
Une reconnaissance critique immédiate
Dès sa sortie, «Morocco» suscite l’intérêt de la critique et du public. Le film sera nommé dans quatre catégories majeures aux Oscars :
- Meilleure actrice pour Marlene Dietrich
- Meilleure direction artistique
- Meilleure photographie
- Meilleur réalisateur pour Josef von Sternberg
Si le film ne remportera finalement aucune statuette, ces nominations témoignent néanmoins de sa qualité technique et artistique exceptionnelle pour l’époque.
Une intrigue romanesque sur fond de guerre coloniale
L’histoire de «Morocco» se déroule dans les années 1920, en pleine guerre du Rif, ce conflit qui opposa les tribus rifaines dirigées par Abd el-Krim aux forces coloniales françaises et espagnoles entre 1921 et 1926.
L’intrigue principale suit Amy Jolly, une chanteuse de cabaret européenne qui débarque à Mogador (aujourd’hui Essaouira) pour fuir son passé. Elle y rencontre Tom Brown, un légionnaire américain servant dans l’armée française, et La Bessière, un homme d’affaires fortuné. Un triangle amoureux se forme alors, sur fond de conflit armé et de tensions coloniales.
Une scène iconique du cinéma mondial
Le film contient l’une des scènes les plus emblématiques de l’histoire du cinéma : celle où Marlene Dietrich, vêtue d’un smoking masculin, interprète une chanson dans un cabaret marocain, puis embrasse une femme dans le public avant de lui offrir une fleur. Cette séquence audacieuse pour l’époque a contribué à forger l’image androgyne et sexuellement ambiguë de l’actrice.
La fin du film est tout aussi mémorable, avec Amy Jolly qui abandonne le confort d’une vie aisée avec La Bessière pour suivre, pieds nus dans le sable, une colonne de légionnaires où se trouve son amant Tom Brown, partant vers un destin incertain dans le désert marocain.
Le Maroc sous double protectorat : contexte historique du film
«Morocco» se déroule dans un contexte géopolitique particulier : celui du Maroc sous protectorat. En effet, depuis 1912, le pays était divisé entre une zone sous administration française (la plus grande partie du territoire) et une zone sous contrôle espagnol (principalement au nord et au sud).
Cette division territoriale, résultat des accords franco-espagnols et du traité de Fès, avait placé le sultan marocain sous tutelle, tout en maintenant théoriquement la souveraineté du pays. Dans les faits, le Maroc était administré par les puissances coloniales européennes.
La guerre du Rif : toile de fond historique
La guerre du Rif (1921-1926) constitue l’arrière-plan historique de l’intrigue amoureuse. Ce conflit majeur opposait les tribus berbères du Rif, région montagneuse du nord du Maroc, aux forces coloniales espagnoles puis françaises.
Sous le commandement de Mohammed ben Abdelkrim El Khattabi, plus connu sous le nom d’Abd el-Krim, les combattants rifains mirent en déroute l’armée espagnole lors de la bataille d’Anoual en 1921, avant d’établir la République confédérée des tribus du Rif. Cette république indépendante de fait menaçait directement les intérêts coloniaux français et espagnols.
Face à cette situation, les deux puissances coloniales s’allièrent pour écraser la rébellion rifaine. La France engagea plus de 160 000 soldats dans cette guerre, dont de nombreux légionnaires comme le personnage fictif Tom Brown du film.
Un regard occidental sur le Maroc colonial
Bien que tourné en studio à Hollywood et non au Maroc, «Morocco» offre un aperçu fascinant de la représentation occidentale du pays dans les années 1930. Le film présente un Maroc à la fois exotique et dangereux, mystérieux et attrayant – vision typique de l’orientalisme qui prévalait à l’époque.
Les décors recréent une vision fantasmée des villes marocaines, mélangeant éléments authentiques et clichés orientalistes. On y retrouve des souks animés, des cafés enfumés, des quartiers militaires coloniaux et des dunes de sable à perte de vue.
Une vision romanesque mais révélatrice
Si la représentation du Maroc dans le film est indéniablement teintée d’exotisme et de romantisme colonial, elle révèle néanmoins certaines réalités de l’époque :
- La présence massive de militaires européens dans les villes marocaines
- La cohabitation entre populations locales et coloniales
- L’existence d’une économie du divertissement (cabarets, cafés) destinée principalement aux Occidentaux
- Les tensions sous-jacentes liées au conflit rifain
Le film illustre également la hiérarchie sociale coloniale, où les Européens occupent les positions dominantes tandis que les Marocains sont généralement relégués à des rôles secondaires ou de figurants.
L’héritage culturel de «Morocco»
Près d’un siècle après sa sortie, «Morocco» conserve une place importante dans l’histoire du cinéma et dans la représentation culturelle du Maroc à l’étranger. Le film a contribué à forger une certaine image du pays dans l’imaginaire occidental – pour le meilleur et pour le pire.
D’un point de vue cinématographique, l’œuvre de von Sternberg a influencé de nombreux films ultérieurs se déroulant au Maroc ou en Afrique du Nord. On retrouve des échos de son esthétique et de ses thématiques dans des films aussi divers que «Casablanca» (1942), «Lawrence d’Arabie» (1962) ou plus récemment «The Sheltering Sky» (1990).
Un témoignage historique précieux
Au-delà de ses qualités artistiques, «Morocco» constitue un témoignage précieux sur une période charnière de l’histoire marocaine. Le film capture, à travers le prisme de la fiction hollywoodienne, un moment où le pays se trouvait au centre d’enjeux géopolitiques majeurs et où se forgeait déjà la résistance qui mènerait, quelques décennies plus tard, à l’indépendance.
Aujourd’hui, alors que le Maroc contemporain a connu d’immenses transformations, ce film nous rappelle une époque révolue mais fondamentale pour comprendre l’évolution du pays jusqu’à nos jours. Des villes comme Casablanca, qui n’apparaît pas dans le film mais qui connaîtra plus tard sa propre gloire cinématographique, portent encore les traces architecturales et culturelles de cette période coloniale.
Un film à redécouvrir
Pour les passionnés d’histoire, de cinéma ou simplement pour ceux qui s’intéressent au Maroc, «Morocco» reste une œuvre à découvrir ou à redécouvrir. Au-delà de sa romance centrale, le film offre un regard unique sur un pays en pleine tourmente, capturé par l’œil d’un des plus grands réalisateurs de son temps.
Bien que daté dans certains aspects de sa représentation, ce classique hollywoodien nous permet de mieux comprendre comment le Maroc était perçu à l’étranger et comment les événements historiques majeurs comme la guerre du Rif ont été interprétés et transposés dans la culture populaire occidentale.


